Entre plantes et patrimoine, flânons un peu

RDV était donné ce jeudi 30 mai à 10h pour une découverte historico-botanique du quartier de Ginglin (Saint-Brieuc). Samedi, ce sera ambiance années 30, avec costumes, vieilles voitures, bal musette.


 9h17. « Mince, ils ont tout coupé, qu’est-ce qu’on va dire ? » En faisant le tour du quartier pour une inspection préparatoire, Romain et Marie-Gabrielle s’inquiètent un peu. Pas grave, les trottoirs et parterres de la cité-jardin de Ginglin abritent bien d’autres sauvageonnes qui ne s’en laissent pas compter. 

 9h30 Campées devant le centre social « Cap couleurs », nos habitants guides Annie et Roselyne nous attendent afin de nous immerger dans l’histoire la cité-jardin de Cesson. Une quinzaine de personnes ont répondu à l’invitation. En alternance, l’autre duo (Romain et Marie-Gabrielle) assurera la partie botanique/herboristerie, au gré des flâneries et inspirations. La visite commence. 


 Dès 1932, à l’instar des cités ouvrières du Nord, les premiers habitants s’y installent. « A chaque famille une maison, à chaque famille un jardin. » L’utopie est en marche. De mixité sociale en quartiers réhabilités et MJC, la « cité aux mille enfants », selon la loi Loucheur du 13 mai 1928, ministre du Travail et de la Prévoyance sociale entre 1926 et 1930, avait pour objectif de favoriser l’habitat populaire, via une intervention financière de l’État. Et, justement, de « donner la rue aux plus petits ».


 Pressoir


 Ah tiens, l’ œil exercé de Marie-Gabrielle vient de repérer quelque chose. C’est du gaillet gratteron. « Il fait partie des Rubiacées, dont le nom, rubia, signifie rouge. D'ailleurs, la garance avec laquelle on fabriquait le rouge garance est de la même famille », m'explique-t-elle. Et c’est comestible. Puis, de fil en aiguille, liseron, centranthe rouge, fumeterre, sagine.., le temps file. On musarde et on se trouve déjà devant l’ancienne maison commune. « A l’étage se trouvait l’ancien cinéma, le Celtic, le rideau se relevait et le film commençait. On en avait des frissons. » 


« Là, sur le pont de Gouédic, il y a avait un marchand de galettes. C’était comme un petit village, pas loin de la ville. » Au square Saint-Anne, près de la chapelle Saint-Gilles, un noisetier de Byzance, quoique simplement ornemental, retient l’attention de Marie-Gabrielle. Prétexte tout trouvé pour embrayer sur les vertus, médicinales elles, du noisetier (tout court), dont les feuilles qui, selon la théorie des signatures, évoquent de petits capillaires, seront parfaites en infusion pour améliorer la circulation sanguine et favoriser le retour veineux. Romain en profite pour souligner la portion congrue accordée aux arbres en ville . « On les considère comme du mobilier urbain », regrette-t-il.


En remontant la rue de la Prospérité, les souvenirs s’égrènent. « J’habitais là.Mes parents se sont installés avec leurs enfants, nous, avant guerre,  » Lavoirs, bassin à poissons, maisons à colombages aux toits en tuile, ancienne cabine téléphonique qui fait office de boîte à livres… « A l’automne, on faisait du cidre. Le pressoir était installé en bas et les gens amenaient leurs pommes. On assistait à la fabrication. » 


Talbot


Nous remontons alors la rue Yvette Le Queinec (1904-1844), fille de pêcheur d’Islande, militante communiste et morte en déportation à Auschwitz. Tiens, soudain, on marche sur du plantain lancéolé : « Avec Romain, ça commence toujours par les pieds  », s’amuse Marie-Gabrielle. Sur un muret, une vergerette du Canada abrite une cicadelle écumeuse. Attention, « là, on voit ses yeux. Ah mince, elle a filé. » 

Très présente le long des trottoirs, cette plante comestible et médicinale, au goût poivron vert, qui peut atteindre près d’1,80 m, a la capacité de percer le béton. 


Ah ! Et la pâquerette, ou arnica des plaines (bébés), la plante préférée des enfants. Marie-Gabrielle en profite pour délivrer un conseil bienvenu : en macérat, avec de l’huile de tournesol, c’est parfait pour la peau et pour soigner les vergetures. On traverse la rue, un hêtre pourpre trône fièrement, et ici, on pourrait même retrouver les restes d’une vieille Talbot dans un jardin : « Mon père, pour échapper aux réquisitions des Allemands en 1940, avait préféré démanteler sa voiture. » 


Voilà, rue de la solidarité, on finira avec la grande chélidoine. Ou plutôt non, puisque Romain vient de voir de l’absinthe sauvage dans un jardin. «  Sans doute la personne qui vivait là avait-elle installé un alambic », glisse-t-il, malicieux. « Plus on s’approche, plus on découvre l’équilibre. Qui cueille une fleur change une étoile », poétise Marie-Gabrielle.


Article rédigé par Nicolas Onno


 

Petites dégustations à la ferme

Ce premier samedi de printemps, deux balades botaniques étaient proposées à la Ferme d’Antan (Le Saint-Esprit des bois, à Plédéliac) pour découvrir (et savourer) les innombrables vertus des plantes sauvages. 

On va pas encore vous parler météo mais il faut quand même reconnaître que ce mois de mars n’est pas tendre avec botanistes et herboristes. Malgré tout, quelques amateurs éclairés ont bravé route et temps incertain pour une petite escapade – une le matin, une autre l’après-midi, de deux heures chacune (tant pis si on dépasse) – à la rencontre des plantes sauvages de l’écomusée de la Ferme d’Antan. Elles y fourmillent.   

Et puis, en cas d’averses (fréquentes), les multiples dépendances (grange, cuisines) sont autant de refuges pour examiner le contenu des cueillettes, en se passant « le bâton de parole », par exemple pour échanger sur les pissenlits. Ou sur les multiples propriétés et qualités de l’ortie. On peut aussi passer son tour.

C’est donc avec plaisir que nous retrouvions l’écrin apaisant et un peu hors du temps de la Ferme d’Antan, après un atelier découverte des épices le mois dernier : cette fois nous furetons et nous promenons, accompagnés d’un chat assez curieux, Grisette. Comme dans un monde hors du monde. Ce qui n’empêche pas d’utiliser une étonnante application pour pouvoir reconnaître les oiseaux d’après leur chant. Tiens, un étourneau sansonnet. C’est ça ?

Le temps s’écoule ainsi, langoureusement, rythmé par le bruit des animaux (chèvres, cochons...), autour de mille découvertes, mille histoires. Celles de l’angélique, de l’épiaire des bois, du bouillon blanc, de l’alchémille, du nombril (et sourcil) de Vénus, de la Cymbalaire des murailles, et on s’arrête au gré des envies et des inspirations, des questions (et devinettes) aussi. Ou plus prosaïquement de la pâquerette (c’est de saison),  la « plante préférée des enfants », qu’on connaît plus (a priori). « Mettez-les dans un champ, ce sont les premières plantes qu’ils cueilleront. » Et le myosotis, « pour le plaisir des yeux », ne nous en privons pas.

Alors quel goût reconnaissez-vous ? Que vous disent vos papilles ? Quelles vertus culinaires et gustatives ? Ah oui, cela me rappelle les cosses de petits pois, le poivron vert, le champignon, chacun partage son expérience. Et en tisane, ou décoction, quelles vertus médicinales ? Laquelle nettoie l’organisme ? Quid des vertus aphrodisiaques ? Et des pectorales ? Laquelle permet de mieux supporter les douleurs menstruelles, ou même servir de pansements, lors de vos randonnées ? Et après l’accouchement, ou pour l’ostéoporose ? « Nous pourrions y passer une semaine », renchérissent Romain et Marie-Gabrielle.

 

Des vertus de l’armoise

 

« Selon la théorie des signatures, nous explique Marie-Gabrielle, l’expérience et l’observation des plantes indiquent ce sur quoi elles agissent. » Confondre oxalis et trèfle à quatre feuilles apportera moins de désagréments que dans Into the Wild.

N’empêche, une des vertus de la cuisine médiévale est de nous familiariser avec l’amer, de redécouvrir des saveurs oubliées, ce qui n’est somme toute pas anodin dans une « civilisation du gras, du sel et du sucre », ajoute-t-elle.

Au fil de nos pérégrinations sont conviés Gérard Ducerf, Hildegarde de Bingen mais aussi Alexis Robert, « notre Abbé Pierre Rabhii ». Nos guides, si on les laisse faire, sont intarissables. 

 « Ainsi, la Cardère, le cabaret des oiseaux, a été sauvée de l’extinction, car la revue La Hulotte avait distribué ses graines à ses lecteurs », glisse malicieusement Romain. Ce qui fait le bonheur du chardonneret. Le chat (Grisette, rappelez-vous), d’abord intrigué, s’en fiche un peu.

« Si l’on retient 5 % de ce qui a été dit, c’est déjà très bien », s’amuse Marie-Gabrielle. Certes. Alors, ardoise nécessaire, afin de reconnaître noms vernaculaires et en latin, mais aussi schémas, pour identifier, comprendre. La main légèrement teintée de bleu de Marie-Gabrielle en témoigne. Pour ceux qui, pour d’autres raisons, connaîtraient ce type de problèmes (la maladie de Raynaud ?), la botanique peut vous aider.

Bon, il paraît que c’est le printemps. Attendons de voir.

                                            

Article rédigé par Nicolas Onno (28/03/24)

A Plérin, découverte des plantes en milieu urbain

Premier jour de mars. C’est aussi la première balade urbaine de l’année. Rendez-vous fixé à 14h sur la place, parapluies de rigueur. Mais les averses et le vent glacial n’ont pas dissuadé une quarantaine de passionnés de venir à la rencontre des « mauvaises herbes » perçant les trottoirs. 

Elles sont inconnues du grand public et pourtant, la plupart d'entre-elles offrent bien des qualités, de par leurs propriétés médicinales, et souvent, elles sont comestibles. Le tout est de le savoir. Donc, si vous voyez quelqu’un se baisser pour ramasser de la mâche et y goûter, ne vous inquiétez pas, c’est normal.

La promenade débute donc autour de l’abri-bus (bien nommé vu la douche qu’on s’est prise), avec la découverte de la benoîte. Puis se poursuit, soleil revenu, sous un if remarquable, à proximité du cimetière. Car c’était un arbre qui était jadis planté autour des cimetières pour faire le lien entre les vivants et les morts.

Nous nous sommes ensuite arrêtés devant un ancien châtaignier, appelé également « arbre à pain », car ses fruits ont servi à se nourrir pendant les famines. Taillé en trogne et laissé comme tel, il fait maintenant le bonheur de ses habitants (rapaces, chiroptères, coléoptères, etc.) qui sont hébergés au sein de ses cavités à titre gratuit.

Connexe à celui-ci se trouve un vénérable tilleul dont les bractées fleuries sont sédatives, alors que son aubier est un draineur hépatique. Ses bourgeons quant à eux cumulent les deux vertus.

Les questions fusent. Nous avons plaisir à y répondre. Malgré le bruit, travaux, voitures, etc., un des désavantages des balades en ville, malgré tout l’intérêt que présentent nos petites protégées du bitume, j’ai quand même réussi à entendre chanter une mésange charbonnière. Donc tout va bien.

Nous avons alors constaté que les jeunes feuilles de la vergerette du Canada avaient un goût de Poivron vert, que les feuilles de Cardamine hérissée avait un goût de Cresson, et que le Plantain avait un goût de champignon. Chaque plante a sa place et son utilité. Par exemple, la sagine recouvre de son petit feuillage vert les interstices des pavés et les crevasses du bitume pour nous faire l'économie du bruit de la débroussailleuse.

Et la ville se repeint progressivement en vert. Les gazons des villes aussi regorgent de trésors. Ils sont parsemés de fleurs utiles, telles les pâquerettes, appelées aussi « arnica des bébés », et dont les capitules floraux (un bouquet de fleurs à lui tout seul) servent à fabriquer des macérats huileux pour le bonheur des mamans et de leurs enfants. Quant aux jeunes feuilles de pissenlits, elles chassent les toxines et nettoient les reins au printemps, alors que ses racines prélevées à l'automne nettoient le foie : « une pierre, deux coups ». 

Allez, c'est tout pour aujourd'hui.

Car la nature des villes est certes qualifiée de biodiversité ordinaire, mais elle a un pouvoir extraordinaire. D’où la nécessité de protéger la nature et ses incursions dans les paysages urbains.

Et pour finir cette sympathique balade, un petit café pour se réchauffer et échanger.

Article rédigé par Nicolas Onno (01/03/2024)

04 avril 2024

Au plaisir des sens

Jeudi 4 avril, 14h30, rendez-vous était donné à l’EHPAD CH2P de Lamballe, pour un atelier de découverte sensorielle autour des plantes. Un chouette moment qui est passé très vite. Une petite heure tout au plus, suivie d’une pause tisane. 

Nous arrivons alors que notre binôme est en pleine installation des deux ateliers qui ponctueront l’après-midi. On décharge, déballe et apporte les pots, les panneaux d'écorces et de pétoncles, les boîtes contenant les huiles essentielles et les échantillons de fleurs séchées. Devant l’entrée de la salle près de la petite chapelle, trône un splendide Camelia – attention à ne pas glisser sur les fleurs, « qui vous fourniront un excellent savon sauvage» indique Romain.

Une quinzaine de personnes (résidents et cinq jeunes atteints de déficience visuelle venus en taxi des environs grâce à l’association "Voir Ensemble") nous ont ainsi rejoint pour venir (re)découvrir et s’initier aux vertus et senteurs des plantes aromatiques et médicinales.

Avec l'aide de Michael Martin, Cadre socio-éducatif et responsable des animations des sept Ehpad du CH2P on s'installe, les tables en U se garnissent, les participants s’approchent timidement. Difficile de choisir entre les deux ateliers – la fameuse complémentarité entre une herboriste (Marie-Gabrielle) et un botaniste (Romain).

Connexion

Puis, très vite, la connexion s’établit, le contact avec le végétal s’opère. On regarde, on touche, on sent. On échange, compare, on se passe les pots et les bols pour y approcher nos narines frémissantes, reconnaître, jouer avec son odorat. « Laquelle sent le plus fort, la fraîche ou la sèche ? » Car oui, ça dépend, il n’y a « pas de règle ». Par exemple, l'Ail des ours sent plus fort séché. Effectivement, « là, ça sent un peu fort », admet Jean-Jacques, un point dubitatif. 

Et quid de l’Ortie piquante, bien connue pour relever non pas notre sens de l'odorat mais celui du toucher. En cuisine, on peut la préconiser de 1000 façons : en salade, en tisane, et même en soupe. L’une des participantes, ancienne cuisinière elle-même, tend l’oreille. « C’est pas une plante carnivore, c’est sûr, mais attention ça pique quand même , alors on se contente de regarder», conseille Romain Huet. Il faut utiliser des gants, car il est difficile pour certaines personnes de la cueillir. 

Et le Géranium rosat ? Oui, c’est vrai, ça oscille entre la Rose et le Citron. Selon Quentin, à l'odorat digne d'un nez de parfumeur, nous révèle que l'odeur de la Sauge officinale se rapprocherait de celle de la nicotine et le Romarin de celle du charbon. Les huiles essentielles déposées sur les touches de parfumeur permettront de mieux  identifier les parfums. Pour certaines inflorescences, ça peut être utile. 

Où ça pousse ? On peut la récolter ? « Oui celle-là, je l’ai cueillie près de Montpellier dans la nature, celle-ci est locale venant d'Hillion ». 

L’escargot « Toto », qui a trouvé refuge dans le pot d'Ortie piquante, quant à lui, a beaucoup fait parler. 

Et hop, on intervertit les groupes et on change d'ambiance. 

Le magnifique Jasmin et ses fleurs blanches, dont l’éclosion des boutons floraux rappelle à Antoinette, les fleurs de Lys. Outre le plaisir des yeux, à l’instar du tableau de pétoncles – (ou « os de la mer »), œuvre d’art prêtée par l’artiste et Druide Bran Du –, le tableau d’écorces, sur lesquels figurent des échantillons comme le Pin Douglas, le Châtaignier, le Tilleul ou les Bouleaux, permettra de toucher, d'en évaluer la texture et d'en apprécier la densité du bout de ses doigts. 

Jamais avare d’anecdotes, Romain abonde : « La Sarriette – dont le nom vient de satyre – était interdite de culture dans les Monastères en raison de ses propriétés aphrodisiaques. » On ne les racontera pas toutes. Mais on aime bien celle-ci. « Qui a de la Sauge en son jardin n’a pas besoin de voir le médecin ». Sans doute est-ce plus approprié que la fameuse « pomme par jour » de Churchill,  quoi que.  

Alors oui, la fameuse Sarriette rappelle les épinards, la Sauge la nicotine, pourquoi pas, l’Immortelle, aux vertus anti-rides, le curry (ou la serviette de plage en fin de journée selon Marie-Gabrielle), chacun fait part de son expérience, de ses questions, se prête au jeu des devinettes. Entre quelques conseils bien-être et culinaires, Marie-Gabrielle renseigne les curieux sur son parcours d'ancienne conseillère en phytothérapie en herboristerie. 

Au final, tous (ou presque) avouent leur préférence pour la Lavande, « plante de l’enfance » à la fragance délicate. « Il y a une team Lavande et une Romarin, remarque Romain, c’est marrant car l’une apaise, l’autre stimule ». L’une remplacera le café, l’autre servira d’infusion le soir. « En Grèce, les étudiants qui préparent leurs examens, type Bac, la font brûler dans leur chambre, car elle stimule la mémoire », rappelle Marie-Gabrielle. 

Puis est naturellement proposée une pause infusion, juste avant de servir les gâteaux, bien sûr, « pour ne pas tuer le goût avec du sucre » : infusion qui se compose d’un mélange savamment élaboré par Marie-Gabrielle de Mélisse, de Lavande mais aussi d'Ortie (ça sert à tout), avec une pincée de Romarin. 

Voilà, il n’y aura pas d’interro surprise demain matin. En attendant la balade botanique dans le parc de l’EHPAD qui aura lieu le 18 juin prochain, c’était un juste avant-goût pour en savourer davantage les parfums, les senteurs et la beauté. « Le jardin, la nature, c’est notre bureau. On travaille dehors », sourient Romain et Marie-Gabrielle.

article rédigé par Nicolas Onno

Et si on (s’)ensauvageait ?

Dimanche 7 avril. C’est donc une sacrée première. Presque un baptême du feu. Car nous organisons un atelier découverte de la cuisine sauvage. Menu (savamment concocté) à l’appui. Stress palpable : comment cela va-t-il se passer ?


 Au Saint-Esprit-des-Bois, c’est la fête. On célèbre les 50 ans de la Ferme d’Antan. A l’écomusée, « il y a deux-trois permanents, sinon tout le village est bénévole ». De nombreux visiteurs s’égaient entre parterres et jardins, s’engouffrent dans cellier et écuries, un violoniste fait même ses gammes devant l’ancienne école que nous investissons joyeusement pour y dresser notre restaurant éphémère. A l’entrée, disposé entre herses et tréteaux, le menu, alléchant, trône fièrement et attend sa concrétisation.


 9h57. Le déroulé de la journée est limpide  (cueillette, préparation, dégustation), reste à respecter le timing.


 Pour être honnête, j’étais quand même pas tout à fait rassuré, un petit quelque chose comme « mais dans quoi je me suis embarqué moi ». Dans la voiture pleine à ras bord (ustensiles, casseroles, bouilloire, bassines, etc.), mes hôtes s’amusent. « Hé, c’est pas Koh-Lanta ! » Après tout, la cuisine sauvage, c’est un laboratoire à ciel ouvert, « où on expérimente beaucoup ». Des fois, ça marche, des fois, non. « On a testé  plein de choses : ça fait quinze jours qu’on mange sauvage à tous les repas, donc on a gardé les meilleures recettes, ça devrait être bon. » 


 Dans les allées encore humides de rosée, nous croisons un gendarme du siècle dernier qui, képi et uniforme couleur nuit bien peignés, nous gratifie d’un rapide roulement de tambour. « Pas mal ton costume, Jérôme. » Bah ouais, et vous alors, y aura quoi à la carte ?


 Ce dimanche promet d’être radieux, un soleil de printemps, un peu chaud, darde généreusement derrière les vitres. A travers les épais rideaux, un rai de lumière laisse filtrer quelques poussières scintillantes. La nature s’éveille, les arbres sont en fleurs, ça bourgeonne, ça volette, ça piaille, ça pollinise à tout va, la pêche sera sans doute miraculeuse.


 Cueillette


 10h49 . Venue en minibus de Rennes, la douzaine d’invités se fait encore attendre. Ah, les voilà enfin. On se présente autour d’une infusion de bienvenue. « On trouve tout dans la nature, c’est sain, et puis ce n’est pas ce qu’on nous vend dans la grande distribution et les médias, ce que cherchent à nous fourguer les lobbies », abonde Natacha qui, forte d’une expérience de plusieurs années en Guyane, a découvert avec son mari, Eric, les richesses multiples de la forêt amazonienne, aidés en cela par des guides autochtones. Bref, nous avons affaire à des « connoisseurs ». Mais voilà, ils ne mangent pas d’oxalis. Heureusement, Romain a un plan B. 


Bon. Les présentations traînent un peu. Il est déjà 13h. Alors, zou, passons aux choses sérieuses. Munie de paniers, la petite troupe se lance à l’assaut des mille trésors que recèlent les talus, jardins et parterres de la ferme : poivrier de Chine, nombril de Vénus, bouquets d’ortie (toujours) et plantain. Oseille sauvage, primevère, berce spondyle ou patte d’ours... « Ah non, surtout pas la ficaire, on ne touche pas, on ne cueille pas, on ne regarde même pas », prévient Marie-Gabrielle, qui en profite pour compléter la « théorie des signatures » et insiste sur les vertus de l’amer qui caractérise la cuisine médiévale (vs civilisation industrielle). Romain de son côté s’impatiente : il va ptet falloir passer à la cueillette si on veut manger quelque chose et assurer le menu.


 13h58. En bas du petit chemin gravillonneux où nous piétinons, sur un parking qui tient lieu de place du village, la fête bat son plein. Au loin, on entend des bombardes. Peu à peu, les corbeilles se garnissent, ouf, ça devrait suffire. 


 14h20. Récolte achevée. Il est temps de s’y mettre. La cuisine est prête : tous se mettent aux fourneaux. Dans l’ancienne salle de classe, l’ambiance est presque studieuse. Première étape : lavage. Une bassine, de l’eau vinaigrée et hop. Je suis préposé à la découpe des orties pour la tourte. « Pas d’inquiétude, tu ne te piqueras pas. Tu prends un bouquet pour en faire une boule dans ton poing, tu écrases et avec les ciseaux, tu coupes en tous petits morceaux. En même temps, c’est pas grave si c’est un peu gros, il faut de tout dans la nature », rigole mon comparse. Je prends le coup assez vite. C’est vrai que ça prend forme : fraîchement préparés, l’ortie et le gaillet gratteron forment un tas assez consistant.


 Pesto d’ortie


 15h12. Alors que Marie-Gabrielle s’affaire délicatement sur son pesto d’ortie, l’heure est venue de dresser la table. Déjà. « C’est simple, deux-trois cuillerées d’huile d’olive, un coup de mixer et c’est prêt », assure-t-elle. Oui, ça a l’air facile. 


 Beurre d’ail triquètre. mesclun de feuilles et fleurs sauvages. Canapés de nombrils de Vénus à l’oxalis (avec ses œufs mimosa à l’oseille sauvage), pesto de plantain lancéolé sur du pain en petits apéritifs pour patienter, en attendant la quiche à la berce et l’épiaire des bois que Romain avait préparée amoureusement. « Et notre tourte » donc ! Pour un peu, on applaudirait. Bon, j’ai pas fait grand-chose non plus mais ça me fait plaisir. Plus qu’à servir. Tous se délectent, hument les parfums, apprécient les saveurs particulières. Tous paraissent contents et hochent la tête. Oui, c'est délicat, goutu, surprenant.


 Enfin, pour clore les débats, crêpe à la Reine des prés au dessert, accompagnée de miel maison. En amont, Natacha m’avait tendu un reste de pâte en insistant : « C’est plus fort au goût ou à l’odeur? » Et pas de sucre.


 16h47. Après la fameuse tisane à la mélisse, nous optons pour une petite marche digestive. L’occasion de repérer de nouvelles sauvageonnes, de nouvelles succulences, ici, on vous l'a déjà dit, elles sont légion. Devant le jardin pédagogique qui abrite essences anciennes telles la bourdaine ou la liette, Romain nous ressort son histoire de La Hulotte et la Cardère. Le chardonneret appréciera.


 Eric me confie qu’il a lu récemment Silence dans les champs, de Nicolas Legendre, sur l’agro-industrie bretonne. Effarant, mais « rien de nouveau : les primo-lanceurs d’alerte n’ont pas attendu non plus que ça déraille pour nous avertir des dangers que nous faisait encourir notre furie productiviste, Rachel Carson et son Printemps silencieux, c’était il y a plus de soixante ans, que dire d’Alexandre von Humboldt lors de son voyage aux Amériques à la fin XVIIIe, Thoreau dans ses bois ou…. François d’Assise. »


 Voilà. 18h19. La journée s’achève. Drapée dans une robe bretonne de confection maison, Angélique vient nous saluer. C'était sympa, hein ? Nos « testeurs » sont repartis, repus, satisfaits, heureux sans doute. A priori, c’est une réussite. On se reverra sans doute bientôt, peut-être autour d’un nouveau menu. « On va bien dormir, c’est sûr », se félicite Marie-Gabrielle, les yeux brillants. Pour moi, un peu Candide à la ferme, c'était un drôle de dimanche.


 article rédigé par Nicolas Onno (12/04/2024)

Dessine-moi un arbre et je te dirai...

Dans leur dernière BD, Benjamin Flao et Fred David adaptent le fameux best-seller de Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres, paru en 2015, Une balade riche et enivrante dans le monde touffu, mystérieux et ensorcelant des forêts et sous-bois. 

C’est sans doute un peu bêta et peut-être cela vous est-il déjà arrivé, mais dans leur batterie de tests de personnalité, les cabinets de recrutement et autres services RH proposent parfois aux candidats de dessiner un arbre. Car oui, quel est l’arbre idéal ? Ben, je sais pas. Certes, Peter Wohlleben ne répondra pas à cette question. Hêtres, chênes, saules, tous ont évidemment un rôle. Mais la lecture de l’adaptation BD de son best-seller vous fournira d’autres réponses. Et pistes de réflexions. 

Magnifiée par la majesté du trait du dessinateur Benjamin Flao qui en restitue la splendeur et la touffeur, cette immersion dans la beauté apaisante des forêts est une véritable bouffée d’air, où l’on suit la silhouette dégingandée – il mesure 1,98 m sous la toise – de notre « passeur » et militant. Car, avant de se raconter et de plaider pour des espaces naturels, Wohlleben dresse une véritable radiographie des forêts, histoire, écosystèmes, essences, interaction des espèces, etc. assez dense (relecture nécessaire) mais riche d’enseignement. 

Ne pas travailler pour des « usines à bois »

Enfant, Peter Wohlleben ne rêvait que d’escapades en forêt, constructions de cabanes, observations des plus petits mystères du vivant, selon le principe du mécanisme fort complexe d’une horloge et de ses multiples rouages, auxquels il compare la structure éminemment dense d’un arbre. 

Devenu ingénieur forestier afin « de pouvoir profiter de balades tous les jours » dans ses sous-bois, les désillusions s’accumulent rapidement : éradication d’arbres centenaires, pesticides, monoculture, etc. Alors, en 2006, après vingt ans à « planter, traiter, couper, replanter à la demande de l’administration forestière », Wohlleben finit par démissionner, épuisé par les aberrations d’une sylviculture productiviste et conscient que travailler pour des « usines à bois » n’est qu’une erreur.

Après une visite en Suisse en 2000, où il découvre la « futaie jardinée «  d’Henry Biollay, il décide ainsi de poursuivre ses expérimentations au sein de son district de Hümmel, où, sous l’initiative du maire, il gère la forêt municipale comme il l’entend, remplaçant les bulldozers par des chevaux, supprimant les pesticides, et laissant pousser les arbres de manière plus anarchique : « 20 % ne sont pas du tout exploités  et 80 % sont gérés de la manière la plus durable possible. »

N’empêche, marcher dans les bois – les fameux «  bains de forêts » dont notre fringant sexagénaire est un fervent adepte – améliore la capacité pulmonaire, la tension artérielle, etc., bénéfices dont ne profiteront pas, a contrario, les citadins (hommes et arbres confondus).  

Eh oui, quid des arbres en ville, extrêmement fragilisés par la pollution, les tailles et élagages trop fréquents, et trop vite remplacés par des plus jeunes ? Par exemple, un arbre de 3m devrait naturellement développer des racines de 6 m de long au moins, or celles-ci sont « réduites, avant la plantation, à un pot de 50 cm de diamètre ».

De l’intelligence des plantes 

La théorie sur la capacité des acacias à rendre leurs feuilles toxiques grâce à leurs tanins et à communiquer avec leurs proches voisins que leurs feuilles allaient être mangées, pour se prémunir des attaques des grands koudous, est assez connue. Mais saviez-vous que la sensitive (mimosa pudica) avait une mémoire d’éléphant : en déclenchant un goutte-à-goutte à intervalles longs réguliers, la chercheuse australienne Monica Gagliano a montré que la plante, qui d’abord se recroquevilla puis se rouvrait à chaque fois,  finissait par retenir qu’il n’y avait aucun danger et rester de facto « étalée ». 

Ou que la passiflore pouvait se déplacer : tendant sa vrille vers le tuteur disposé par des chercheurs anglais, celle-ci était à même de corriger sa trajectoire à chaque fois que l’expérimentateur modifiait la position du support (de 5cm), et même d’anticiper le futur déplacement en se décalant (de 5 cm toujours)  à la cinquième ou sixième fois.

Et, de même que les arbres d’une même essence s’aident mutuellement, venant en aide à leurs voisins faibles et en mauvaise santé, le hêtre quant à lui reconnaît et protège ses enfants, la maman-hêtre reliant ses racines pourvoyeuses d’eau et de nutriments à ses propres graines tandis qu’elle ignorera les faines d’autres hêtres apportées par geais et vent. 

Tout comme « un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle », selon la fameuse formule d’Amadou Hampaté Ba, un arbre qui meurt est un « immeuble qui tombe », ainsi qu’on a pu le découvrir dans le film Le Chêne et ses habitants (Laurent Charbonnier et Michel Seydoux, 2022). 

Tout ça pour dire que les phénomènes d’entraide n’ont lieu que dans les forêts naturelles. Sur des terres agricoles, le constat est implacable : tout est « étrangement calme et silencieux », les plantes « perdant une grande partie de leur aptitude à communiquer entre elles », mais aussi, comme « sourdes et muettes » à se protéger des ravageurs et autres parasites, ce qui entraînera, paradoxalement, l’emploi massif de pesticides. 

D’où la nécessité de préserver les dernières forêts primaires, véritables îlots de biodiversité, notamment celle de la Bialoweza, en Pologne, qui héberge la plus importante population de bisons sauvages d’Europe.

« Il est impératif de faire de la gestion fine et de travailler avec le vivant si nous ne voulons pas assister à l’"anthropo-scène" finale. Il sera très stimulant d’en savoir toujours plus sur les plantes tout en continuant de jouir des charmes et de la beauté des grands arbres et des forêts. Nous devons avoir conscience des qualités inestimables d’une forêt primaire. Améliorer la vie des forêts secondaires, c’est leur rendre leur liberté. A nous d’apprendre le temps long, et nos petits-enfants et leurs descendants après nous. Prenons le temps pendant qu’il est encore temps. »

Article rédigé par Nicolas Onno 

 

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